jeudi 10 mars 2016

La Mer

Là, dans la cave, une forte odeur de sel, et le bruit – un clapotis incessant, comme si quelqu’un lançait des seaux pleins sur les murs. Remontant quelques marches, vous criez aux convives que vous allez chercher du vin en bas, vérifiez que personne ne vous suit, puis reprenez votre inspection.
Le bruit reste, l’odeur persiste : l’humidité se fait lourde. Votre cœur bat de plus en plus vite. N’y tenant plus, vous appuyez sur l’interrupteur.
Elle est revenue, majestueusement engoncée entre ces quatre murs, balançant sans précipitation ses vagues sur les parois.
Vous jurez entre vos dents. Par où diable rentre-t-elle ? Aucun fleuve à proximité ; aucun bras de mer à des centaines de kilomètres. Il y a bien une rivière souterraine dans les environs, un vieux voisin vous en averti. Mais c’est elle, pas autre chose. Elle est bien là, comme la dernière fois –
la dernière fois, vous aviez dû écoper, seul, pendant des mois, la mer qui dormait dans votre cave. Vous écopiez – mais cela ne changeait rien – et, à marée basse, vous preniez bien soin de rendre étanches les parois, enduisant les murs à la chaux, traquant les interstices. La mer se jouait de vos précautions, cassait tous les barrages, et revenait la nuit. Vous aviez condamné le sous-sol, alors. Prétexté des travaux aux visiteurs qui demandaient de descendre voir des bouteilles millésimées, mais personne ne voyait d’ouvriers. Il y eut des rumeurs. Les odeurs de sel qui s’échappaient échauffaient les têtes : et s’il fabriquait de la fausse monnaie, seul, dans sa cave ? S’il avait troqué son vin contre des instruments de chimie ? Mais comme vous ne paraissiez ni plus riche ni plus pauvre, les rumeurs cessèrent, et l’intérêt pour la cave décrut. Un jour, la marée basse ne fut plus suivie d’une autre marée. Vous êtes descendu, plein d’espoir mais méfiant, attendant que l'eau et son bruit familier reviennent, ajustant vos oreilles pour reconnaître son sifflement familier, quand elle pénètre les murs ; vous vous êtes assoupi là, sur les marches ; mais elle ne revint pas, pas ce soir-là, pas les autres soirs. Vous avez respiré, n’osant y croire : c’en était fini.
Elle est revenue. Vous avez envie de pleurer. Et s’ils la voient ? Le salon est plein d'invités, des collègues de l'université venus suivre avec vous les premiers pas de l'homme sur la lune. Là-haut, l'humanité accède à une nouvelle ère, et dans votre cave, un cauchemar recommence. Vous avez envie de pleurer, mais les larmes sont salées, vous souvenez-vous. Que faut-il faire ? Ecoper, de nouveau ?
Reprenez-vous : avant tout, il faut échafauder une ligne de conduite : monter le volume de la stéréo – la musique couvrira le son naissant de la marée, du moins l'espérez-vous –, quitte à surprendre les convives, et se rasseoir avec un sourire aux lèvres, le plus naturellement du monde. Personne n'osera réclamer du vin, vous rassurez-vous. Et si c’est le cas, vous passerez  pour un mauvais hôte : il sera toujours temps ensuite d'expliquer qu'un tel forçait sur l'alcool, et que c'était de votre responsabilité de ne pas le tenter.
Mais s'ils la sentent sur vous ? Si elle a imprégné vos vêtements, durant le court laps de temps où vous étiez en sa présence ? Vous décidez de garder le plus possible vos bras près du corps durant tout le dîner, et de faire le moins de mouvements possible.
Vous remontez les marches, et verrouillez la porte de la cave. Là, reprenant votre souffle, la main posée sur la poitrine, vous tentez de penser à des images rassurantes – un sentier de montagne que vous connaissez bien, où grimpe votre imagination sans se perdre –, et voulez prier pour que l'océan parte. Qu’il parte, qu’il retourne d’où il vient. Peu vous importe le message qu’il veut vous faire passer, comment il vient jusqu’ici, et même la menace qu’il roule : qu’il s’en aille. Mais vous ne savez qui invoquer. Maudissez vos parents, qui ne vous ont donné aucun nom de dieu à prier. Il n’y a plus le temps. Avancez vers le salon.
Pourquoi êtes-vous resté si longtemps absent ? demande quelqu’un. Vous regardez sans ciller les invités. Vous tentez de circonscrire le bruit de la mer (vous l’entendez déjà distinctement) et imaginez tout ce que les convives devraient imaginer pour donner sens à ce bruit incongru. Vous envoyez ces images mentalement, pour qu’elles deviennent les leurs : le vent, puis les arbres ; des chats jouant ; de nouveau le vent.
-Je n’arrivais pas à choisir, dites-vous.
Choisir quoi ? Vous n’avez même pas de bouteille à la main. Quelqu’un fait remarquer que l’homme va poser le pas sur la lune, que cela arrive pour de vrai, et revient sur cette incroyable assertion ; quelqu’un dit que vous êtes les témoins historiques d’un moment où ce que d’autres ont rêvé prend enfin corps. Chacun reprend en chuchotant ce ravissement.
-Essayez donc, dit Thomas, de mettre le pied sur Lilith.
Les regards se tournent vers lui. Tout le monde connait l’esprit frondeur de Thomas, sa faculté à s’extraire de l’enthousiasme collectif, et le paradoxe qu’il cultive à s’inscrire dans un groupe d’amis dont il refuse pourtant les manifestations de communion. On ne le tolère, dans ces moments-là, qu’en mettant sa méfiance sur le compte d’une blessure secrète, une violence à jamais installée et qui l’a rendu allergique à ce qui pousse les autres à sentir avec plaisir que les barrières entre les êtres, si souvent méfiants, soupçonneux, agressifs, se brisent enfin. Thomas ne touche pas à la drogue, à l’alcool, et aux divers dérivatifs qu’il égrène dans un même souffle, les condamnant : le socialisme, le libre-échange, l’occultisme et le cinéma.
Mais cette fois-ci, personne ne lui pardonnera de briser l’élan du petit groupe rassemblé. Il faut bien une limite, et cette limite, c’est la poussière lunaire. Thomas le sait ; il en accepte les conséquences.
-Sur Lilith ? demande quelqu’un : plus que tout, vous avez peur que la conversation retombe. Plus que d’entendre, vous avez désormais peur qu’on ne sente ; plus encore que de sentir, qu’on voie à quel point vous avez peur.
-La Lune noire, reprend Thomas. Lilith. Certains astrologues, à la cour d’Elisabeth, postulaient l’existence d’une deuxième lune, invisible, qui influait secrètement sur les actions des hommes.
Tout le monde se sent inexplicablement soulagé. C’était comme si Thomas, après tout, acceptait de faire partie du moment, en rehaussant à sa façon la profonde solennité. La mention de l’astrologie, et surtout cette étrange Lune noire, donne encore plus de relief à une soirée historique. On lui demande des détails.
-Je n’en sais pas beaucoup plus, dit-il ; j’ai lu ça dans un livre d’Alexandrian. Ce que je sais, c’est que, si ça se trouve, quelqu’un ici est né sous le signe de Lilith.
Puis quelqu’un crie que ça y est, et à des milliers de kilomètres au-dessus de la terre, une autre terre est foulée.

Et quand la soirée touche à sa fin, et que chaque invité s’endort là où il se trouve, comme les servants et servantes de La Belle au Bois dormant surpris dans leurs gestes quotidiens et emportés dans le sommeil profond qui touche leur maîtresse, vous cédez à la peur. Vérifiez. Vérifiez. Vous vérifiez : la mer est calme. Plutôt que de se battre contre elle, vous avez envie de la regarder monter. Et si elle monte encore ?
Vous vous asseyez, laissant l'escalier dans le noir.

Le bruit vous berce et bientôt vous êtes endormi, à votre tour, sur les marches.

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