lundi 21 mars 2016
Vie de Brian Wilson, 1
Nous ne serons jamais seuls. Les vivants et les morts dansent autour de nous, s’ignorent et se téléscopent, laissant dans leur sillage des vibrations qu’eux-mêmes ne savent pas reconnaître, mais auxquelles d’autres sont sensibles. Non seulement eux, mais aussi toutes nos vies possibles, toutes les existences que nous traversons dans d’autres présents, chaque fois certains que nous vivons une vie unique. Elles sont tout autour de nous, créant un courant invisible, un fleuve où nous baignons constamment. Audree avait raison: c’est ce que sentent les chiens, quand ils aboient pour rien, se dressent sur leurs pattes, alors que tout est calme dans la maison. Ils avancent dans le couloir, malgré les réprimandes, le museau pointé vers une menace invisible qui mobilise toute leur puissance. Brian l’avait vu cent fois, enfant : réveillé par leur jappement, il les avait observés dans le cœur de la nuit, quand la menace de son père s’éloignait enfin, son corps toute la journée agité de mouvements électriques enfin réduit à l’innocence, lové dans le lit contre sa femme comme s’il s’agissait de sa propre mère; quand ses frères s’étaient fatigués de répéter les harmonies qu’il leur dictait et plongeaient dans des rêves de gloire, de filles et d’argent pour se protéger de leur propre folie, toujours au bord d’éclore. C’était encore son heure aujourd’hui, seul avec les chiens, s’ouvrant avec eux à ce qui bruisse dans le silence, alors que Marylin était endormie et que tous ses amis étaient partis : il regardait Louie et Banana sentir ces vibrations autour d’eux, tentant d’éloigner les mauvaises personnes, protégeant les vivants des influences mortifères, et les morts de l’inconstance des vivants. Si cela est vrai, si tout vient à nous porté par les vibrations, alors toutes les communications sont possibles : on peut hériter du rêve d’un autre, du souvenir d’un autre, on peut entendre des voix, sentir son identité vaciller, savoir ce que l’autre pense, se faire voler ses propres pensées. Si tout n’est que vibrations, “vaille-braichiones” – le mot même lui faisait peur –, et vibrations de vibrations, le monde est un gigantesque thérémine, répondant par des sons fantomatiques à chaque mouvement, produisant une cacophonie qu’il lui revenait, à lui, d’organiser en mélodie. Les Beach Boys, se dit-il, en regardant Banana et Louie retrousser leurs babines, quel nom absurde. Quelle absurdité de penser qu’on puisse affubler un nom si trivial - “les garçons de la plage” - à une mission si importante, d’associer ces histoires de surf et de fille à une action si noble. Mais, en y réfléchissant, peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée de s’être caché si longtemps derrière des pochettes naïves, des images de plage, des histoires de motocyclette et de voitures, une association de chemises rayées, grandes gigues malingres et petits gros, frères, cousin, ami alignés entourant une planche de surf qu’ils ne pratiquaient pas, s’appuyant contre une voiture qui n’était pas la leur, sur une plage qu’ils ne fréquentaient pas vraiment, avec des sourires de commande. En agissant ainsi, il pouvait se payer le luxe d’agir incognito contre un ennemi qui ne saurait pas le reconnaître, le cherchant parmi des noms plus illustres, des postures plus marquées : compositeurs sérieux, intellectuels, créateurs adoubés. Et à regarder de plus près, quelle ironie de penser que même le sable des plages et les vagues étaient essentiellement des métaphores prémonitoires, célébrant le pouvoir des vibrations avant que le mot ne s’impose à lui, catapulté depuis l’enfance, des ondes sous forme physique, réelle, palpable. Il rit de son joli tour, seul, silencieusement, au milieu des escaliers, en plein noir, et ses chiens jappent de plus belle.
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