mardi 22 mars 2016

Sur mon dos

- 1 -
L'homme qui dort sur mon dos aura quatre-vingts ans demain. Demain nous nous arrêterons à la rivière ; je le ferai glisser lentement, et, s'il ne se réveille pas, je l'étendrai à terre. Je lui délacerai ses chaussures et passerai un chiffon humide sur ses pieds. Puis je remonterai le pantalon sur ses jambes, déboutonnerai sa chemise, tremperai à nouveau le tissu dans l'eau, le passerai sur son ventre, sur ses cuisses, sur son visage et sur ses mains. Je couperai sa barbe qui me pique le cou. Bientôt la nuit tombera ; ses yeux papillonneront dans l'obscurité et il demandera combien de temps il est resté endormi. Je dirai "des heures" et il se frottera le front. Ses épaules rouleront pour effacer les courbatures, alors que c'est mon dos qui supporte tout. Il reboutonnera sa chemise. Il demandera : "Nous sommes arrivés ?", et, tandis qu'il scrutera l'endroit (à peine sentira-t-il la différence dans l'air, à peine le bruit de l’eau, le bruit des trembles l’avertiront que nous y sommes enfin), je lui donnerai son cadeau.

Nous avançons dans la nuit ; je ne dormirai pas ce soir, je n'ai pas dormi hier ; ce sont mes nerfs qui me portent et le portent avec moi. Autrefois je devais dormir longtemps sinon je n'étais capable de rien, et chaque nuit veillée m'accablait des semaines. Je me couchais tôt ; je ne lisais pas, sinon les images sautaient dans ma tête et le sommeil fuyait. Je restais droit dans mon lit et je gardais les paupières closes. La nuit passait sans rêve, et au matin j'étais reposé. Aujourd'hui c'est plus dur et si je m'arrête pour dormir, ça n'est jamais bien longtemps. Le sommeil que je trouve est froid et plein de songes : chaque fois je crois vivre la vie et puis je me réveille. Quand nous repartons je suis bien plus fatigué qu'avant.

Au commencement, le silence régnait entre nous, et il ne s’en plaignait pas. Il alignait les réussites ou battait des cartes sur mes épaules, pour passer le temps, et moi je fixais mes pieds. Ma nuque qui se relevait, c’était le signal qu’il fallait s’arrêter pour la nuit, il se laissait glisser de lui-même.
Mais ça n’a pas duré. Ça a commencé avec les rêves : je dormais de plus en plus mal, je faisais de plus en plus de rêves. J’en étais fatigué. Alors, pour me tenir éveillé, la journée, et ne pas succomber à la fatigue, j’ai commencé à raconter. D’abord mes rêves, puisqu'ils étaient responsables de ma fatigue, puis quand les rêves devenaient flous, des choses courtes, des plaisanteries que j’avais apprises, des énigmes. Et puis j’ai brodé toujours plus, je devais tenir parce que mes paupières me lâchaient. C’est ma parole qui a tenu mes yeux ouverts.

Ca m'était égal qu'il écoute ou qu'il n'écoute pas. A vrai dire je marmonnais plus que je ne parlais. Il continuait imperturbablement à grogner contre sa mauvaise main, toujours la même mauvaise main, quand bien même il était seul joueur ; alors j'ai haussé la voix, à mesure que je me sentais en confiance : ça me faisait du bien, ça ne le gênait pas.

J’ai toujours l’impression de perdre quelque chose. Un cliquetis de ferraille ou de plastique me précède et me suit, je cherche longtemps au sol ce qui est tombé de mes poches, et comme je ne trouve rien je relève les yeux. Le soir le bruit redouble, on croirait que je me vide, que c’est moi qui me vide, mes os à terre, mes muscles à terre, mon âme à terre.
Avant, je ne perdais jamais rien. Je ne possédais rien. Rien ne m’était propre, on pouvait tout me prendre. Aujourd’hui, j’ai l’impression de devoir veiller sur mille petites choses, qui m’appartiennent, qui m’accompagnent. Mes poches sont pleines de choses à brûler – vieux tracts, vieux tickets, vieilles adresses – mais je garde tout, recomptant chaque soir le moindre trombone, tout ce qui pourrait servir un jour à fabriquer une autre histoire.

- 2 -

Je suis un enfant qui tombe mal. D'ailleurs je tombe sans cesse. Je m’écorche les genoux, comme si quelqu'un me poussait. A l'école, les maîtres me prennent à part, pour me parler. “ Ca ne peut pas continuer comme ça. On va appeler tes parents. ” “ Mais je fais pas exprès, je réponds, c'est parce que je cours ”. “ Arrête de courir, alors. Reste sage, saute à la corde ” “ ma mère veut pas que j'amène de corde à l'école ”. Je m’essouffle, mes paupières déjà prêtes à libérer les larmes. “ Tes camarades t'en prêteront. ” “ J'aime bien courir. ” “ Tu pourrais vraiment te faire mal, je vais en parler à ta maman. ” “ Non, surtout pas, elle se fâcherait. ” “ Alors arrête de courir. A moins que tu aimes tomber. ”
Les loups me suivent, cachés derrière moi, bien alignés derrière mes jambes pour que personne ne remarque rien. Quand je marche ils me suivent, quand je m’arrête ils restent sages. Ils se couchent à terre, en attendant le prochain mouvement pour se relever. Les très jeunes loups me mordillent au mollet pour jouer, les plus âgés, en arrière, me surveillent : dès que je tente de m’échapper ils me rattrapent.
Et en plus il faudrait les divertir, tromper leur ennui. Mais je ne sais pas faire, et ils râlent. J'essaye de râler avec eux, pour couvrir leur bruit, mais il ne faut pas chanter en classe : je suis puni.
Le grand loup, c'est de lui dont je me méfie. Quelquefois je l'oublie, mais il suffit d'une pression, un ongle qui traverse le tissu, et je sais de nouveau qu'il est là, attendant de pouvoir dévorer ceux qui m'approchent.
Quand je me réveille avant d’aller à l’école, je ne le sens même plus, quand je me regarde dans le miroir, je ne vois plus les moustaches de sa gueule dépasser de mon cou, quand je bois mon petit déjeuner je ne l’entends plus laper dans mon bol. Mais je vois toujours, quand je marche, son ombre sur la mienne, le renflement qu’elle fait sur le sol et qui me donne l’impression d’être bossu. Chaque fois que je vois ça je tremble, et alors je le sens, je le sens de nouveau, même s’il ne bouge pas.
Peut-être l’ai-je toujours eu là, même à ma naissance, comme une marque. Sans doute avons-nous grandi ensemble. Il était peut-être si petit, avant, que personne ne l’a remarqué, et quand il a commencé à grandir, je l’ai bien caché. Je dois être fou, on ne cache pas un loup sur son dos. On en parle à quelqu’un, mais je n’ai jamais pu. J’avais sans doute peur qu’il ne dévore quelqu’un, en représailles. Je sais qu’il en est capable. Je sens son regard quand je regarde. Je sens qu’il n’attend que ça, planter ses dents. Et j'ai peur que son envie déteigne sur moi, que moi aussi j'en vienne à regarder de ce regard-là.
Je ne suis pas droit  ; on incrimine mon cartable, on veut faire des radios. Je dis que mon dos est bien droit, mais il doit y avoir une raison, pourquoi est-ce que je me tiens ployé ? Je ne sais pas quoi répondre alors j’invente une autre douleur, quelque part dans mes pieds. Mes pieds me font mal alors je les regarde, ils me croient un instant et mon secret est gardé.

- 3 -
Les nerfs et puis les dents. Les dents supportent plus que le dos ; tout le poids repose quelquefois sur elles, sur les canines et les prémolaires. On sent le roulis du corps dans la bouche. Comme une chose qu'on mangerait, mais ça n'a pas de goût. Les vibrations viennent là et elles s'y perdent, dans la caverne. Quelquefois les échos secouent mon ventre, loin dans la nuit, bien après que j’ai arrêté de porter. Les nerfs, oui, mais pour la fatigue ; les dents pour le poids, pour les os qui claquent quelquefois comme des noix sèches, pour les muscles qui frottent.
Nous nous sommes arrêtés près d'une ville, et nous avons dormi par terre. Il n'a rien dit, ne s'est pas plaint. Le jour est à peine levé. On peut voir – mais ce n’est pas encore la vue, à peine sa promesse – les silhouettes gris-bleu des montagnes hasardées contre la lumière. Au-delà de la petite colline la plus proche, se mêlent les fumées montantes d’un campement endormi et la poussière de la ville. Des toits rouges, quelques bâtiments plantés là comme des flèches, et, sur l’autre versant, des feux mourants sur des meurtrissures à même la terre, les traces d’une guerre nocturne entre deux mondes – le camp de gitans, la ville – dont je sais qu’au jour levé ils se rapprocheront jusqu’à se confondre. Dans la lumière timide, les travailleurs matinaux prennent leur voiture, s’en vont en pestant contre les Roms qui se sont installés si près de chez eux, leur faisant craindre de ne pas retrouver leur véhicule au matin suivant ; les nomades achèvent leur toilette au ruisseau tout proche, sans se parler jusqu’à ce qu’ils se soient purifiés, soucieux de préserver leur bouche des premiers mots, bâtards du rêve et de la réalité, monstres capables d’emporter celui qui les prononcera dans la folie. Les corps à peine éveillés, perdus – comment ouvrir les paupières ? Comment marcher ? –, réinventent les réflexes abîmés dans la nuit. Je sais que le matin ne viendra jamais tout à fait, je suis là dans le rêve, sur un bout de terrain encombré de bouts d’objets – des anses de sac plastique, des bouchons, des éclats – comme si j’émergeais d’une nuit blanche.
Dans la lueur diffuse, quelques oiseaux passent déjà, travaillant l’air froid qui descend au visage. Je sens la chaleur gagner mes joues. Je ne sais pas à quoi l’attribuer ; peut-être à l’aurore, au soleil vrillant les montagnes. Puis je comprends que c’est la joie, une joie entière et souveraine, qui monte en moi.
Quand je me réveille enfin, la joie est toujours là, avec moi. Je ne sais pas d’où elle vient, ce qu’elle veut dire, ce que je peux en faire. Quand nous reprenons la route je suis joyeux d’une joie héritée d’un rêve.
«Pourquoi il tombe ?», demande-t-il alors.
D'abord je crois qu'il parle à ses cartes ; mais il me tape sur l'épaule, il s'adresse à moi.
- Pourquoi tombe-t-il?
- Tu me parles à moi ?
- Et à qui d'autre, andouille ? Je parle à mes mains, peut-être ?
- On ne se parle jamais.
- Je te parle maintenant. Pourquoi tombe-t-il, ce petit ?
- Quel petit ?
- Dans ton histoire. Le garçon avec ses loups.
Pourquoi tombe-t-il ? Je n'avais pas pensé à cette question. Et pourquoi pas?
- Parce que le loup est trop lourd, sûrement.
Il maugrée.
- Et ses parents ne l'attendaient pas ?
- Pourquoi tu demandes ça ?
- Tu as dit : je suis un enfant qui tombe mal. Tu l'as dit ?
- Oui, je l'ai dit.
- Alors, ils l'attendaient pas ?
- Si, ils l’attendaient. C’est un jeu de mots. Il tombe mal, parce qu’il tombe sans cesse.
- Tu mens.
- Je mens?
- Oui, tu voulais dire qu’il tombe mal. Ils ne l’attendaient pas.
- Si, insisté-je, mais pas comme ça. C'était un jeu de mots.
- Comment ça ?
Je ne savais pas qu'il écoutait tout ce temps-là, et je suis gêné. Je ne sais pas quoi répondre.
- Comment ça quoi?
- Comment ils l'attendaient? demande-t-il, et il abat une autre carte sur mon épaule, pour ne pas paraître trop intéressé par ce que je vais répondre.
- Pas avec ces cheveux.
- Quoi, ses cheveux ? Qu’est-ce qu’ils ont, ses cheveux ?
- Ils sont blonds, filasses. Personne dans la famille n'est comme ça.
- Qu'est-ce que ça prouve. Moi j'avais les yeux bleus, personne dans la famille avait ça, on m'a aimé quand même.
- Ils l'aiment. Simplement, ils ne l'attendaient pas.
- Qu’est-ce c’est que ces parents ?
Il a un geste de dédain, les trembles s’agitent :
- C'est toi qui racontes. Mais tu n'y arriveras pas comme ça.
- Ca ne t'a pas gêné jusque-là.
- Oui, mais tu gâches. Avant, les histoires, ça allait. Mais là...
- Tu écoutais ?
- Je suis pas sourd.
- Je croyais que tu jouais aux cartes.
- Je ne peux pas faire deux choses à la fois ?
- Si, si, mais comme tu ne disais rien... Bon, tu veux qu'on parle, maintenant ? Tu en as fini avec les batailles ?
- Ca te dérange, de parler à ton père ?
- Tu veux qu'on s'arrête ?
- Pour quoi faire ?
- Pour parler.
- Non merci.
On se tait tous les deux. Nous n'avons jamais vraiment discuté, comme il se doit je crois entre un père et son fils. Ou du moins chez les père et fils que je connais. C'est toujours la même histoire, une transmission orageuse, qui se passe de mots, un mimétisme imbécile, des accrochages, rien de nouveau. Ou du silence, simplement, du premier au dernier jour.
- Tu veux pas continuer l'histoire des oiseaux ?, reprend-il au bout d'un moment.
- Les oiseaux ? Quels oiseaux ?
- Les oiseaux. Elle était mieux, l’histoire des oiseaux. Tu te souviens ? Ceux qui viennent se percher sur tes épaules, qui parlent à ta place, qui piquent ton dos. Tu te souviens de celle-là ? Je préfère celle-là, il insiste comme un enfant, celle-là.
-  Laisse-moi raconter.
-  Les loups, j'y crois pas.
-  Attends un peu, d'accord ? Tu ne croyais pas à l'histoire des oiseaux, au début.
-  Comment tu saurais si j'y croyais ou pas ? Tu savais même pas que j'écoutais.
Il a raison : c'est moi qui n'y croyais pas. Mais j'ai continué, malgré moi, soutenu par le rythme de la marche. Tout le monde le dit, les histoires viennent en marchant, c'est comme si le pied transmettait sa vibration jusqu'au cerveau via la jambe, puis le bassin, puis la colonne vertébrale, avant d'atteindre dans le crâne l'aquarium secret où nagent les mots attendant d'être pêchés.
- Mais non, j’ai aimée tout de suite, l’histoire des oiseaux. Comment tu commençais, déjà ?
- Je ne sais plus. Je continue mes loups, si ça te dérange pas.
- Elle me plaît pas, cette histoire.
Il frappe un peu du poing sur mon épaule, il va me faire basculer.
- Tu peux pas me raconter quelque chose qui me plaît ?
Quand je marche, ce ne sont pas des chansons ni des souvenirs qui me viennent, mais des impressions de déjà-vu. Ça me vient sans cesse, je regarde une portion du chemin, et je sais que je l’ai parcourue, en rêve peut-être, et tout alentour a l’air de s’accorder à cette certitude, j’ai déjà fait ces gestes, je reconnais ces arbres. Ça me frappe tellement que je doute un instant, est-ce que je me serais perdu, est-ce que j’aurais repris le même chemin? Mais j'avance pourtant.
- Voilà, je me souviens, triomphe-t-il : Je marche comme ça sur un sentier, il fait très chaud. D’un coup les oiseaux viennent se percher sur moi, d’abord un puis dix puis cent, jusqu’à me faire trébucher sous leur poids. Mais je ne tombe pas, je les porte. Comme ils sont insolents ils veulent parler à ma place. Quand je rencontre quelqu’un, un des oiseaux, chaque fois un différent, ouvre la bouche et contrefait ma voix avant que j’aie pu émettre un son. “ Bonjour, quel temps magnifique, n’est-ce pas. ” Moi je n’ose trop rien dire parce qu’ils n’ont pas l’air commode, ces oiseaux-là, pas bien méchants mais pas commodes quand même. Quand ils ne sont pas contents de là où je me dirige, ils me picorent un peu le dos, comme ça, tchic tchac (il me pince le dos en prenant ma peau entre ses ongles), jusqu’à ce que mes pieds se dirigent là où ils veulent. Ils sont malins, ces animaux-là, ils savent ce qu’ils veulent, mais moi je ne sais pas pourquoi ils sont là, perchés sur mon dos, s’ils sont là à me surveiller ou bien me dirigent, une sorte de figure du destin, va savoir. Par ennui, ou pour ennuyer les autres, il y en a toujours un, plus volubile, qui fait mine de raconter une histoire aux autres, et ils l'écoutent. Il y en avait une, tu te souviens, celle que le grand noir, le corbeau – un corbeau, c’est ça ? -  raconte, une histoire de perle trouvée dans un champ, je l’ai bien aimée celle-là.
- Ca te fait peur, l’histoire des loups ?
- Je préfère l’histoire des oiseaux.
- Celle-ci sera bien aussi.
- Tu es têtu. Ecoute, passons un marché : laisse-moi inventer une autre histoire pour les oiseaux, d’accord ? Après tu pourras reprendre.
Je marche encore là, avec ce poids sur mon dos. Cette masse indistincte, presque grouillante, avec ces ailes entrechoquées qui font comme un bourdonnement d’insecte. C’est, oui, c’est comme un essaim, mais ils n’ont ni ruche ni reine, ils se tiennent sur mon dos comme des badauds sur une balustrade pour attendre le passage du Tour de France. Ils se sont assoupis, un peu. Quelquefois l’un d’entre eux fait mine de se réveiller, c’est un mauvais rêve, il bat des ailes moitié pour chasser la bête qui fondait sur lui, moitié pour retrouver son équilibre et ne pas tomber, le rêve l’a bousculé comme une pierre reçue en plein bec. Il papillonne un peu : j’ai une histoire à vous raconter. Les autres écoutent ou n’écoutent pas, il sait que son histoire va infiltrer leur sommeil et qu’ils se retrouveront avec des images qu’ils n’ont pas demandées, qui leur feront peur peut-être à force de malentendus, enfin ils n’attendent rien, donc l’autre commence. C’est l’histoire de deux humains, un homme et une femme. Ils sont chez eux dans leur maison, une maison où il y a le chauffage central. C’est à la ville. Leur maison est entassée sous d’autres maisons, et il y a d’autres maisons à côté, toutes ces maisons se tiennent ensemble en se serrant. Ils s’ennuient un peu, la femme a l’habitude de mettre du beurre à la fenêtre pour les petits oiseaux, c’est l’hiver. Justement il y a un moineau - comme moi, dit un moineau dans la mêlée, mais les autres lui intiment de continuer à dormir -, qui volète en tourbillonnant jusqu’au morceau de beurre, avec des mouvements convulsifs de la tête, comme s’il était mal animé, comme dans un film. La femme est contente, généralement quand elle met du beurre aucun oiseau ne descend, c’est par pure forme qu’elle fait ça, il n’y a plus tellement d’oiseaux dans le monde, ils ont disparu. Le moineau picore un peu, il tâte voir si on ne s’est pas moqué de lui, il surveille du coin de l’œil que personne ne rit, la bouche cachée par deux mains, un fil relié à l’assiette. La femme fait pareil, c’est tellement incroyable que ça arrive, elle pense qu’on lui joue un tour, elle regarde par-delà l’oiseau s’il n’y a pas un fil elle aussi, elle trouve les mouvements du moineau pas assez cadencés : et si c’était un faux? Ils sont là, tous les deux, à douter l’un de l’autre, mais finalement, le temps passe, ils en arrivent à croire que c’est vrai, l’oiseau mange, la femme regarde. Quand le mari rentre dans la cuisine, elle lui fait des gestes pour qu’il ne fasse pas trop de bruit, regarde, regarde, elle chuchote, et elle pointe doucement son doigt vers la fenêtre comme si elle craignait le choc d’une barrière électrifiée, invisible. Le mari regarde en fronçant les sourcils, par habitude, il s’apprête toujours à réprimander quelque chose, c’est comme ça qu’il vit. Il garde cette attitude en regardant l’oiseau, son visage ne se détend pas. Malgré ça, ils ont l’air contents tous les deux, à regarder. L’oiseau, lui, n’a même pas remarqué l’homme. Il relève de temps en temps la tête mais, très clairement c’ est pour la femme qu'il le fait, nouant un pacte toujours défait, éprouve-t-elle, à chaque fois que l’oiseau baisse la tête, toujours renoué quand il la regarde. Comme c’est étrange, arrive à murmurer le mari, il est tout seul. La femme le scrute sans comprendre : “Quand ils viennent, se justifie-t-il, ils viennent à plusieurs, ils se préviennent, mais cet oiseau est tout seul. Je vais ouvrir la fenêtre pour lui demander pourquoi, on verra bien.” La femme n’est pas d’accord, elle dit chut, chut, il va s’envoler, tu vas lui faire peur, le mari bouge la tête pour dire : c’est idiot, elle finit par se faire à ce geste, elle le prend même à son compte, elle commence à dire non de la tête aussi, et à mesure qu’elle le fait elle se rend aux arguments de son mari. Lui se détache doucement de l’empoigne de sa femme, il se dirige sans plus de précautions ni de respect vers la fenêtre, l’ouvre comme si de rien n’était, l’oiseau n’a pas bougé. Il reste à manger, il n’a pas peur du bruit, pas peur du mouvement. Le mari regarde un moment, qu’est-ce que c’est que cette bête-là, il le toise, ça lui paraît normal de demander à voix haute :
“Qu’est-ce que tu fais tout seul?
L’oiseau ne répond pas, il continue à forer son bout de beurre avec son bec, on ne sait pas s’il cherche ou s’il mange.
"Qu’est-ce que tu fais tout seul”, reprend le mari d’un ton automatique, sa femme lui dit pourtant que les oiseaux ne parlent pas, il hausse les épaules.
- Je mange, l’oiseau lui dit.
- Je vois bien que tu manges, dit l'homme, content que les choses avancent. Mais c’est pas normal, on n’a pas vu d’oiseaux ici depuis… ”, l’homme cherche depuis combien de temps.
- Je me suis perdu.
Ah, l’homme triomphe, ah, il s’est perdu, cette fois il dodeline la tête de haut en bas, avec ça il peut être d’accord, tout s’éclaire, et la femme dit oui de la tête, elle est fière sans savoir pourquoi.
- Tu t’es perdu et c’est pour ça que tu es tout seul ici.
- Oui, avoue l’oiseau, voilà.
Cette fois l’homme modère son triomphe, une lueur de pitié traverse son regard, et puis il se remet à froncer les sourcils comme avant, peut-être plus, et il achève son interrogatoire:
- Mais pourquoi est-ce que tu parles ?
- Oui, dis-je, quand la réponse tarde à venir, pourquoi est-ce qu'il parle?
- Je n’en sais rien, il finit par me dire, après un long silence. Je vais trouver. Je fais comme toi, je me lance, et j’attends que ça me mène quelque part. C’est bien ça ?
- Plaisante, plaisante. Moi je les finis mes histoires.
- C’est parce que je t’aide.
- Non, tu m’interromps, avec tes mouvements brusques. Tu adores faire ça. Comme tu t’ennuies vite, tu changes tout, tu m’obliges à tout changer, jusqu’à ce que ça te plaise, et ensuite tu rechanges tout, parce que tu es comme ça.
- Les oiseaux, je t’ai laissé finir.
- Bien sûr que non, tu ne m’as pas laissé finir. Je l’ai finie malgré toi.
- N’importe quoi.
- C’est vrai.
- Ecoute, tu n’es pas content, d’accord. N’empêche, ma nouvelle histoire d’oiseau, elle tient bien, elle tient  bien mieux que tes loups, il me reste à trouver la chute, toi tu ne sais même pas où tu vas.
- Tu m’emmerdes. Comment tu sais où je vais, comment tu sais si je m’égare ?
- C’est comme tu marches. Tu racontes comme tu marches. Il y a un chemin, toi tu es content de trouver un chemin, tu l’empruntes. Tu ne prends même pas la peine de te demander, où est-ce que ça mène, est-ce qu’il est long, est-ce que c’est un sentier qui s’achève comme ça ?
- C’est moi qui marche, et jusqu’à preuve du contraire, nous avons toujours réussi à aller quelque part.
- C’est pas ce que j’appelle quelque part, dit-il en désignant le camp, la ville, la guerre descendue sur le monde en brasiers minuscules qui menacent à chaque instant d’enflammer la forêt.

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