lundi 21 mars 2016

Vie de Brian Wilson, 2

L’écrivain-célèbre-Thomas-Pynchon allait venir, et Brian était nerveux. Jules Siegel avait fait la navette entre eux, donné sa bénédiction à la tente à méditation pourpre que Brian avait installée dans une pièce, principalement pour y fumer du haschish - “Pynchon va adorer” - et tenté de le rassurer au mieux. “Il a écouté Pet Sounds, dit-il.”
- Il a aimé ?
- Je crois, dit Jules.
Ce n’était pas la bonne réponse. Brian était déjà dans la tente, donnant des coups de pied sur la lampe à huile qu'il essayait d’allumer. Elle ne marchait pas. Elle avait marché quand il l’avait achetée, mais désormais, elle refusait de lui obéir. La tente lui donnait chaud. Jules lui donnait chaud.
- Je veux dire, je ne sais pas si c’est le bon terme. Je ne crois pas que Pynchon aime ou n’aime pas les choses, tu me suis ? Elles doivent rentrer en connexion avec lui, ou non. Pour être honnête, c’est lui qui m’a conseillé d’écrire sur les Beach Boys, renchérit Siegel, voyant que Brian se braquait.
- Sur les Beach Boys ? répéta distraitement Brian, ou du moins semblait-il distrait, alors que son attention était suspendue à ce que le journaliste allait dire.
- J’écrivais sur Dylan à cette époque, et je ne voyais pas l’intérêt d’écrire sur la surf music.  Il était en avance sur moi, comme toujours - il est en avance sur lui-même. Je ne connaissais que ce que les radios passent, je n’avais pas compris ce qui se passait. Mais après cette remarque, j’ai écouté Pet Sounds, et je me suis dit que c’était une très bonne idée.

Il faisait trop chaud, c’était une mauvaise idée. C’était une mauvaise idée d’installer cette tente chez lui, de la garnir de coussins confortables, sans prévoir d’aération. La tente de sudation, Brian en avait eu envie en lisant eun livr sur les Indiens d’Amérique: on y expliquait comment ceux-ci pénétraient la tente et laissaient leur corps exsuder leurs maladies physiques et leurs maladies de l’âme, sous la conduite de l’homme médecine. Mais de toute évidence, il avait idéalisé ce lieu, espérant y être présenté à son animal totem, ou à ses ancêtres, à une quelconque émanation qui le rassurerait sur sa destinée et sa place en ce monde. Rien n’apparaissait, et son corps lui parut gros, détestable, boursouflé, et il lui semblait qu’il enflait encore et allait soit l’enfoncer au sol, soit l’emmener dans les airs. Dans les deux cas il emmènerait la tente avec lui: elle se collerait à son corps et le ferait suer, l’étoufferait peut-être en l’empêchant de sortir. Il était pris dans l’avalanche, ne sachant plus où est le haut ni où est le bas, la bouche déjà collée au tissu.
Banana et Louie avaient tourné autour de Pynchon, le reniflant mais, bizarrement, n’avaient pas aboyé. Cela voulait dire, au choix, qu’il était un maître sorcier ou un innocent. Le regard de Pynchon s’était porté sur la tente à méditation-sudation-hashisch, sans que Brian puisse savoir si ça lui plaisait ou s’il trouvait ça incroyablement vulgaire.
- Alors je suis venu lui dire que, si ça l’intéressait toujours, il pouvait venir avec moi. Mais il avait oublié.
- Oublié, répéta Brian cette fois-ci encore, se demandant s’il ne devrait pas sortir en courant de la tente afin d’aspirer de l’air frais, quitte à bousculer Jules Siegel. Mais ce n’était pas d’air frais dont il avait besoin, simplement de l’assurance qu’il ne mourrait pas ici, dans sa tente à haschish, à tenter de faire marcher une lampe à huile, dans l’attente d’un écrivain célèbre.
- Qu’il m’avait conseillé ça. Il avait oublié, répéta à son tour Jules en entrant dans la tente. La conversation était décousue, mais il avait bon espoir de lui donner une cohérence. Cela marchait souvent : le journaliste avait quasiment élu domicile chez Brian depuis quelques semaines pour écrire sur lui, son mode de vie, sa musique, et ses projets. Avec Brian, parfois, c’était comme ça, et d’ailleurs, selon ce qu’il croyait deviner des expressions du plus âgé des frères Wilson, celui-ci commençait à se détendre. Il paniquait pourtant : avec Jules obstruant l’entrée, toute sortie rapide était à exclure. “Il a voulu me faire croire que j’avais tout inventé, mais je l’ai fait s’allonger et écouter “Don’t Talk (Put your head on my shoulders)”, babilla Siegel. Il est resté là, couché, tout ce temps. Et ensuite, il s’est levé, et a simplement dit ça. “Maintenant je comprends pourquoi tu veux écrire sur eux.”
Le nom de Pynchon - Pyn-chone - lui évoquait immédiatement un pigeon, un pigeon auréolé d’une stature d’intellectuel vaguement teinté de Vieille Europe, ou même d’un mystère oriental. Peu de personnes savaient qui il était, et Brian avait bien tenté de lire ses livres, mais il n’avait rien compris, ou plutôt, il n’avait pas pu avancer. Tous ces noms alambiqués (Benny Profane, Rachel Owlglass, Meatball Mulligan, Oedipa Maas, Pig Bodine, Fausto Majistral) s’interposaient entre lui et les livres, trop chargés de sons pour ne pas le distraire, lui évoquant chaque fois, comme le nom de Pynchon lui-même, des associations trop riches pour lui permettre de se concentrer : il lui avait fallu cinq tentatives pour avoir son permis de conduire, simplement parce que les sons de la radio dans l’habitacle le distrayaient trop. Il avait entendu dire que les Paranoids de Vente à la criée du Lot 49 étaient une parodie des Beach Boys, des Américains affectant l’accent anglais, avec des cheveux qui les empêchent de bien voir la route, chantant des chansons aux références littéraires : «What chance has a lonely surfer boy / For the love of a surfer chick, / With all these Humbert Humbert cats / Coming on so big and sick?», et se trouvait flatté de cet hommage bizarre, mais il se méfiait de lui. Non seulement parce qu’il s’agissait d’un véritable écrivain, et d’une référence de la culture légitime, mais aussi parce que, comme tous ceux qui se penchent sur le berceau de la pop culture, il pouvait bien être la mauvaise fée qui vient après les bonnes marraines pour jeter sa malédiction.
«Il va arriver», ne cessait de dire Siegel en tentant de cacher son excitation - deux génies dans la même pièce, et c’était lui qui les avait mis en relation ! -, pour rassurer Brian, mais Brian priait pour qu’il dise «Il ne viendra pas.» Il y avait trop d’enjeux, l’atmosphère était trop chargée et il n’avait même pas l’envie de fumer.
“On s’en roule un ?” dit-il néanmoins. Quelquefois c’était la plus juste réponse à ses angoisses que de faire ce que, justement, il ne voulait pas faire. C’était une manière de reprendre le dessus. Il avait tout un arsenal de techniques pour revenir à la barre et se dépêtrer des crises de panique : courir autour de la piscine, écouter en boucle Be my Baby, manger un steak à toute vitesse, ou un gâteau entier. Parmi les voix mélodieuses qui s’harmonisaient, en studio, il entendait de plus en plus souvent la voix de Satan qui proférait des insanités ou voulait le conduire à se faire du mal (“tu ne vaux rien, Brian.” “Prends ce couteau et tue-toi.”). La meilleure réponse était de répéter ce que le Tentateur disait, quitte à ce que tout le monde le regarde de travers en session, et c’était ce qu’il faisait inconsciemment, désormais, répétant ce qu’on lui disait pour se l’approprier et en ôter la charge. Apparemment, Satan ne supportait pas ses propres paroles, et se retirait alors, effrayé qu’on lui réponde. Brian faisait comme si rien ne s’était passé, et l’enregistrement pouvait reprendre, mais il pouvait encore percevoir la présence du diable dans les mailles des voix entrelacées, peaufinant sa stratégie, celle que Brian craignait le plus, celle à laquelle il se refusait de penser pour ne pas que l’Adversaire y pense à son tour : ne plus briser l’harmonie, mais la coloniser peu à peu, s’instiller en elle pour y répandre son poison.
“Ok, dit Siegel, qui s’inquiétait de voir Brian s’acharner sur la lampe. Tu devrais la laisser tranquille.
- Elle est supposée marcher, dit Brian.
- Tout est supposé marcher, blagua Siegel. On pourrait placer une grande bande autour de l'équateur. “Ce monde est censé marcher”.
Brian laissa la lampe et entreprit de rouler le joint. Il ne savait pas vraiment rouler les joints, mais faisait toujours mine d’en être capable. D’autres les roulaient pour lui, pris de pitié devant ses gestes maladroits. Il avait cette manière innocente de ne pas voir, de ne pas comprendre, qui irritait tout le monde, mais participait de sa singularité. C’était un enfant génial.
- Tu veux le faire ? dit-il en passant le matériel à Jules.
- C’est un honneur, dit Siegel.
Et c’était vrai, malgré l’ironie. Siegel, comme tant d’autres, attribuait des vertus de magicien à ce compositeur de surf pop, sourd d’une oreille et trop craintif pour approcher de l’océan. Il n’y avait pas d’incongruité à ce que Pynchon vienne le visiter, d’un génie à un autre. Et Brian dispensait tous les signes d’excentricités qui s’accordaient à cette image. C’était très bien, d’être fou, en 1966.
Brian se força à rire. Dans quelques années, cela deviendrait une habitude, mais alors c’était relativement nouveau : jusque-là l’humour et le rire étaient une porte de sortie, pas un masque. Rire pour paraître à peu près sain, pour apporter un contraste bienvenu à l’air perdu et terrifié qui figerait ses traits: l’irruption en lui du Brian du futur lui fit froid dans le dos. Pour l’instant il se voyait encore comme ce «kid» mal grandi, appelé à faire le pont entre musiques populaire et savante ; sur un pied d’égalité avec les Beatles, investi d’une mission, il pouvait sans fausse modestie balayer les accusations de “génie” du revers de la main (“je suis simplement un gros bosseur”) et se permettre de se sentir épargné des relents de folie auxquels ce terme était communément affilié. Après tout, Van Gogh était un génie, et un fou ; il n’était pas question pour Brian d’être l’un, et donc l’autre. Il voyait encore ses bizarreries comme une manière de compenser sa manière de travailler, ardue et perfectionniste. Il pouvait se permettre de booker un studio pour cinq minutes et s’en aller: il savait ce qu’il faisait, ses succès le prouvaient, ses pairs le reconnaissaient, et tout le monde se fiait à ses décisions. Il dessinait dans le noir du quotidien adulte un nouveau monde de sensations qui n’avaient jusqu’ici eu droit de cité que dans l’enfance, et se trouvaient magiquement légitimées dans la vie réelle. Mais, de plus en plus, on le regardait autrement, avec dans les yeux une autre révérence qui le mettait mal à l’aise, et le regard qu’on lui portait se substituait au sien. Génie, génie, fou, fou.
- Comment est-il ?
- Tom ?
- Oui. Pynchon. Tu le connais bien ?
- Nous nous connaissons depuis Cornell. L’université.
- Oh, dit Brian. Vous étudiiez la littérature ?
- La physique, assena Siegel, et Brian sentit, comme dans son enfance, son ego se gonfler pour mieux se dissoudre, à la fois le désir d’en découdre, de prouver qu’il avait le droit d’exister, et l’amertume sans fond de découvrir qu’il avait usurpé sa place, qu’il n’était rien et ne serait jamais.
- Qu’est-ce qu’il cherche au juste ?
- C’est-à-dire ?
- Qu’est-ce qu’il me veut ?
- Qui sait ce que Tom veut aux gens ? dit Jules gaiement en lissant le joint avec précision, les doigts pressant légèrement le papier. Mais après tout, c’est son affaire. Sûrement du bien. A chaque fois qu’on se voit, je suis obligé de lui passer Don’t Talk. Il sera plus connu que Faulkner.
Le faucon de Faulkner vola dans les plumes de pigeon de Pynchon, observé par la mouette de Siegel-seagull, et cette bataille aérienne plongea à son tour Brian sur le ring immuable où il devait battre son père, battre Mike Love, battre Paul McCartney. Voilà un homme, se dit-il, qui n’a pas peur de se prendre au sérieux. Quelqu’un qui se place lui-même, et est tout de suite considéré, sur un plan d’égalité avec les grands noms qui l’ont précédés. Siegel alluma le joint et prit une taffe.

- Thomas, Brian.
Le silence entourait déjà ces brèves présentations, comme un serpent prêt à étouffer le dresseur qui l’exhibe. Pynchon était très en retard, ou bien était-ce le joint qui avait distendu le temps? Jules avait fait le guet, et Brian en avait profité pour se placer face aux baffles et s’immerger dans Be my Baby, laissant chaque coup de batterie et chaque son heurter son corps. Tant que j’aurais quelque chose à chercher dans cette chanson, se disait-il, je n’aurai pas d’autre question à me poser. Mon existence entière est peut-être vouée à cela, à écouter ce morceau et tenter par tous les moyens d’expliquer au monde ce qu’il signifie exactement, quelle paix il apporte. C’était peut-être assez aux yeux de Dieu pour justifier une vie, et le poids de ce qu’il avait à accomplir en tant que compositeur s’évanouissait magiquement pour les 3 minutes du morceau. Pynchon était arrivé à ce moment-là, perturbant le rituel, l’obligeant à s’extraire du bain sonore pour faire face à quelqu’un d’autre, et à reprendre sa place active dans l’éternelle litanie des devoirs et des aspirations. Il faut que j’y arrive. Le monde attend que j’y parvienne. Marylin attend ça de moi. Les Beach Boys. Capitol. Murry. Maman.
- Je suis enchanté de faire votre connaissance, commença Brian nerveusement.
Pynchon sourit d’un sourire faible. Il était peut-être persuadé d’être invisible, à force, se dit Brian. Ou convaincu que quelqu’un d’autre répondrait à sa place. Ou alors il était sous acide. Il était pire encore que ce que Brian imaginait : mutique, impressionnant, drapé dans ses atours d’intellectuel respecté. Il avait des dents de rongeur.
Pynchon ne dit rien de plus. Ni “Comment allez-vous?”, ni “J’adore ce que vous faites”. Son regard balayait la pièce, à la recherche de quelque chose, et Jules et Brian le suivaient pour comprendre ce qu’il cherchait.
- C’est un thérémine ? demanda Siegel en remarquant dans le champ de vision de Pynchon un meuble surmonté d’une antenne et d’une boucle. Il pressentait la débâcle, mais se refusait à sonner la retraite. Le feu mettrait du temps à prendre, il voulait bien en convenir, mais l’allumette était là. Il imaginait sa place dans l’histoire après cette soirée, simple trait d’union entre deux grands esprits, mais qui peut se passer des traits d’union? Sans eux l’histoire n’a pas de sens, et les grands esprits ne se rencontrent pas.
- Oui, dit Brian.
- Je n’en avais jamais vu de près. Un modèle russe ?
- Je l’ai acheté à un ami de mes parents, récemment. Il l’avait importé. C’est le premier que j’ai vu, j’étais enfant.
Le rire du Brian de 1977 se glissa encore en lui. Il s’excusait d’exister, il voulait disparaître : le golden boy et l’homme-enfant montèrent sur le ring, forçant Murry, Mike, Paul à dégager. Brian se battait désormais contre lui-même.
- Comment ça marche ? demanda Siegel en s’approchant du Thérémine.
- Un oscillateur.
- Je peux essayer ?
- Oui, dit Brian, qui gardait un oeil sur Pynchon, lequel assistait à toute cette scène en simple spectateur, quasiment baguenaudant les mains dans les poches en long et en large de la pièce, comme s’il visitait un appartement pour l’acheter. Brian essayait d’avoir l’air cool, mais plus il essayait, plus il sentait ses atours de Californien détendu et adepte du bon temps fondre pour révéler sa vraie nature d’adolescent gauche et peu doué pour la vie. La cire des bougies qu’il avait allumées faisait des renflements, désacralisant le moment, tout devenait laid. Il se sentait pousser des dents de rongeur lui aussi : Pynchon était contagieux.
Brian se sentait comme dans le seul retour d’acide qu’il ait connu jusqu’alors. Il était rentré dans une bibliothèque. Passant dans les couloirs, il avait commencé à lire les titres et le nom des auteurs, à tourner les pages. Il essayait de lire, mais les lettres vibraient sur la page, et il lui était impossible de constituer des mots.
Puis les livres se mirent à fondre dans les armoires, coulant comme de la cire le long d’une bougie. La salle commença à tourner, et Brian était au centre de de cette toupie, comme au centre de l’univers, responsable de sa remise en place.
- Il faut rester immobile. Une main commande le volume et l’autre la hauteur. la main droite sert à trouver la note, en variant la distance par rapport à l’antenne verticale. La boucle sert à faire varier le volume. Tu éloignes ta main, et c’est plus fort. Tu la rapproches et le son s’éteint.
- Il ne faut rien toucher ?
- Non.
- Ça ne fait aucun son si on ne bouge pas?
- Non. Le musicien fait partie de l’instrument, dit Brian un peu plus fort pour tenter d’avoir l’air malin, en adressant sa phrase mentalement à Pynchon. Comme une radio, ou une télévision. Exactement comme une radio, en fait. Si on s’approche de la radio, on lui sert d’antenne supplémentaire, et on augmente sa portée. On fait partie de la radio, non ? C’est pareil.
Brian alluma le thérémine. Siegel bougea les mains. Un son fantomatique emplit la pièce.
- Wow! dit Siegel. Flippant.
Brian recula instinctivement.
- C’est ce truc qu’on utilise dans les films de science-fiction, c’est ça ? continua Siegel.
Brian acquiesça.
  • Oui. Ce truc me foutait les jetons.
- C’est un instrument en soi, dit Pynchon, qui sortit de sa réserve. Des partitions d’orchestre ont été écrites.
Brian écouta la voix de Pynchon. Elle était difficile à localiser. Elle aurait pu tout aussi bien venir de quelqu’un d’autre, caché derrière lui.
- Lénine a pris des leçons de thérémine, continua Pynchon avec ce qui pouvait passer pour un sourire sur les lèvres. Quand Léon Theremine l’a inventé, il a présenté l’instrument comme l’étendard de la musique soviétique par excellence. Moderne, futuriste, accessible à tous. Je ne crois pas qu’il aurait imaginé que des Californiens l’utiliseraient pour faire danser la jeunesse américaine.
- Je ne savais pas, dit Brian.
- Tu l’utilises ? dit Siegel en se retournant vers lui.
- Pas ce modèle là, un modèle spécial, fait pour nous. Vous voulez écouter ?
-Ok, dit Jules, et Pynchon ne dit rien.
- OK, dit Brian. Il y a une platine dans la tente.
Les événements tournaient enfin comme l’espérait Jules. Il entra dans la tente pourpre, suivi par l’écrivain-célèbre-Thomas-Pynchon. Pynchon s’assit à côté de Brian. Le romancier se mit en tailleur, et Brian aussi. Aucun des deux n’était de cette époque, mais tous les deux affectaient de s’y trouver à l’aise, tout en le maudissant. Jules les photographia mentalement.
- Super, dit Jules, un peu penaud. Il ne savait pas quoi dire d’autre pour meubler les silences.
Tout le monde resta immobile, jusqu’à ce que Brian se rappelle que c’était à lui d’agir. Il saisit le vinyle de Pet Sounds, le dernier disque en date des Beach Boys, déjà à des années-lumière dans son esprit, et le plaça sur la platine. Dès l’introduction de Wouldn’t it be nice, Jules et Brian se sentirent rassurés. Quelque chose allait remplir le silence, et ce quelque chose était, objectivement, la musique la plus avancée dans les territoires à défricher de la pop music.
- Je voudrais écouter Don’t Talk, dit Pynchon, alors même que la chanson n’était pas finie.
-Mais il n’y a pas de thérémine dedans, dit Brian.
-Je sais, dit Pynchon, et cette remarque un peu sèche eut pour effet paradoxal de flatter Brian. L’écrivain savait ce qu’il voulait, et ce qu’il voulait c’était précisément quelque chose qui était sorti de son esprit, à lui. Il n’avait aucune raison de se sentir intimidé, il était même en position de force : d’après ce qu’il pouvait comprendre, il était pourvoyeur d’une beauté si mystérieuse que même un héros de la contre-culture californienne, américaine et mondiale voulait en partager l’expérience avec lui.
-C’est le troisième titre, indiqua gauchement Jules à celui qui avait choisi l’ordre des pistes.
Brian leva le bras du tourne-disque et plaça le diamant sur un sillon plus noir. Le son ample et solennel d’un orgue d’église, simplement accompagné d’une cymbale égrenant les temps, envahit la tente.
I can hear so much in your sighs, démarrait la voix haut perchée de Brian depuis une sixte mineure, tandis qu’une basse montait, puis descendait, puis remontait, appelant magiquement à elle des accords inattendus et évidents. La chanson dessinait un mouvement aussi majestueux qu’une cathédrale s’élançant jusqu’au ciel et s’enfonçant dans la terre tout à la fois. L’espace confiné dans lequel ils se tenaient tous les trois devint le monde entier. La tente à haschich perdit toute frivolité, Brian, sa gaucherie, comme Nijinski perdait son air rustre dans sa danse, et Pynchon semblait près de pleurer. Son air de rongeur condesdendant avait disparu. C’était un miracle.
And I can see so much in your eyes
There are words we both could say
Il était impossible de s’appuyer sur une tonalité évidente, et pourtant rien ne semblait discordant, gratuit ou forcé. Ces sauts de mélodie improbables, d’une étrangeté saisissante, trouvaient le repos dans la simplicité de son refrain.
But don't talk, put your head on my shoulder
Come close, close your eyes and be still
Don't talk, take my hand and let me hear your heart beat
Et c’était vrai. La musique donnait à entendre une pulsation intime et universelle, à laquelle Brian avait eu la chance insigne d’être confronté et, plus important encore, de pouvoir fournir un écrin afin qu’elle soit entendue dans le monde. Une pulsation douce et ferme, quelque chose comme le coeur secret du monde, battant à l’écart des bruits quotidiens.
Being here with you feels so right
We could live forever tonight
Let’s not think about tomorrow
- Il y a quelque chose dans cette chanson. Un secret, dit Pynchon en murmurant si doucement qu’il était impossible de songer qu’il veuille être entendu, mais Brian l’entendit. Pynchon ne parlait que pour lui, et profitait de la musique pour enfin lui adresser la parole.
And don't talk put your head on my shoulder
Come close, close your eyes and be still
- Un secret ?
- Oui, dit Pynchon. Vous le savez, n’est-ce pas ?
Don't talk, take my hand and listen to my heart beat
Listen, listen, listen.
Ecoute, écoute, écoute.
- Je ne sais pas, se défendit Brian.
- Il y a un secret, mais vous êtes trop sage pour le dire ouvertement. Nous le connaissons tous les deux.
- Quel secret ?
- De quoi vous parlez, les conspirateurs ?, dit Jules.
Brian rit pour lui répondre, mais Pynchon ne semblait pas du tout rire. Puis Pynchon se tut, Brian se tut, et Siegel se demandait ce qu’il faisait là. Qu’était-il censé savoir, se demanda Brian? Il n’y a rien de plus angoissant, songea-t-il, que de détenir un secret dont vous n’êtes pas conscient.
Le refrain reprit une dernière fois, après que des violons avaient élaboré une transition à la fois inattendue et admirablement construite. Brian se rappelait avoir chanté chaque partie à chaque corde, afin de transmettre à chacun la sensation qu’il voulait obtenir de l’ensemble.
Don't talk, put your head on my shoulder
- Vous êtes un gnostique, dit Pynchon.
- Un quoi ?
- Vous connaissez les gnostiques, M. Wilson. Le vrai Dieu nous est inconnu, et les anges nous empêchent de l’atteindre.
- Qu’est-ce que vous racontez ? demanda Jules encore une fois.
- Don’t talk, dit Pynchon.
Don’t talk, close your eyes, and be still
Le monde tournait lentement devant ses yeux. Satan était assis avec eux, dans la tente, à côté de Siegel. Il souriait. Sans méchanceté, il souriait, comme un vieil ami. Il avait pris sa place, et, ce qui était le plus effrayant, c’est qu’il se comportait comme s’il l’avait toujours eue, mais que Brian ne s’en apercevait que maintenant. Il ne parlait pas, cette fois, aussi Brian n’avait-il aucun moyen de le contrer. Alors il ferma simplement les yeux, et pria.
Don't talk, put your head on my shoulder
Don’t talk, close your eyes and be still
- Il ne faut pas en parler. Mais vous ne pouvez pas vous en empêcher, comme tous les vrais gnostiques. Vous avez trouvé un chemin. Vous l’avez chanté.
- Tom, dit Jules, Brian n’aime pas ton humour.
Et soudain, Brian comprit pourquoi les chiens n’avaient pas aboyé. Pynchon n’existait pas. Il faisait semblant d’exister, et même le mystère qui l’entourait était une manière d’accroître sa présence supposée. Ou du moins il n’existait pas vraiment dans cette version de la réalité. C’était un démon, capable d’apparaître aux hommes et de masquer ses vibrations pour échapper à la vigilance des chiens, un démon dont la mission était de tracer le chemin pour le diable qui venait avec lui. Une mélodie commença à pénétrer son esprit, en contrepoint à Don’t Talk qui mourait lentement sur la platine dans un fade-out qui semblait emporter avec lui toute l’innocence qu’il avait prié pour garder. Quelque chose qui servirait à contrer le démon à jamais, une amulette pour tous ceux qui comme lui subissaient ses assauts et ne savaient pas comment s’en débarrasser. Une musique puissamment positive qui convoque l’aide supérieure, plus efficace que tous les tours qu’il avait trouvés jusque-là : des bonnes vibrations envoyées pour démasquer tous les démons du monde et les renvoyer à leur enfer. Cela aurait l’apparence anodine d’un morceau de pop, mais cela n’aurait jamais été entendu auparavant.
-Tom, dit Jules, vraiment inquiet. Brian est une personne sensible.
- Je plaisantais, M. Wilson, dit Pynchon sans sourire. C’était une plaisanterie.
Brian se força à rire encore une fois. La musique fut tout à fait finie, et les notes disparurent de la tente comme des papillons. D’immense, elle était redevenue minuscule.

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