La lumière le réveilla. Il s’aperçut qu'il s'était assoupi sur le conduit près de la fenêtre. Il caressa ses joues : de grosses stries lui barraient le visage, comme un coup de griffes. Il passa ses doigts plusieurs fois sur leur relief, regarda ses mains comme s'il pouvait y avoir du sang, s'étira. Ensuite il évita les autres gens qui avançaient en sens inverse, ou se tenaient simplement devant les fenêtres, et rentra aux toilettes. Là, il se contempla longuement dans le miroir.
Les marques étaient rouges, et parallèles. Il s’était endormi sans s’en apercevoir. Il s'en voulut. Le goût disparut. Il scruta les marques encore une fois ; une longue, une autre longue, et deux petites alignées. Le trigramme Souen, pensa-t-il. Le doux, le vent, le bois.
Il sourit, puis s’empressa de sortir des toilettes. En revenant dans le couloir, il regarda, par la fenêtre, la ville accélérée qu’il traversait.
Pour une seconde – pas plus longtemps – il se demanda vraiment si la ville défilait devant lui, comme on peut voir, dans les appareils touristiques au mécanisme simple que l’on laisse aux enfants, la photo d'Honfleur disparaître pour laisser apparaître Le Havre. L' effacement provoquait en lui, enfant, un pincement, comme si Honfleur disparaissait réellement, condamnée, jusqu’au prochain tour du disque à images, à rester dans le noir effroyable où son doigt l’avait jetée par cruauté. C'était un grand pouvoir, mettre au rebut des pans entiers de paysage sur une seule inflexion de doigt.
Il abandonna ces pensées. Une dame lui demanda pardon, en souriant. Il se porta discrètement en arrière, fit en sorte qu’elle le frôle le moins possible, et regarda de nouveau à travers la fenêtre, mais la sensation avait disparu. Combien d’heures encore ? Il n’osa pas regarder sa montre, de peur d’avoir trop dormi.
Sans doute ceux qui étaient dans les compartiments avaient-ils détaillé son allure – ses orbites enfoncés, sa petite et molle bouche, la rigueur impressionnante de son visage et la rareté de ses cheveux – en passant à ses côtés, tentant de ne pas le réveiller, souriant de sa posture étrange d’homme assoupi à la fenêtre du train.
Son corps lui revenait peu à peu, il sentait des fourmis dans ses pieds.
D’où lui était venue cette décision ? Peut-être de ce qu’un oncle, un jour, lui dit que ce qui importait le plus dans le monde, c’était, si on y pensait, les couloirs. Oui, mais les portes, les maisons, les pièces, les intérieurs, les parcs, les cieux ? Peut-être, avait-il répondu, mais tout ceci ne serait pas sans couloir. Réfléchis un instant, et tu comprendras que, par exemple, une maison n’est qu’une série de couloirs plus ou moins bien agencés, symboliquement ouverts ou fermés par des portes qui ne changent rien à la nature des espaces qu’elles découpent. Est couloir un escalier, est couloir un chemin, est couloir un couloir, et, dit-il en s’approchant avec mystère du gamin – le monde est un couloir.
« Où mène-t-il ?
Personne n’a été assez loin en lui pour le savoir, répondit l’oncle. Mais, rappelle-toi: un couloir mène toujours quelque part.
Et dès cet instant le monde ancien des pièces et des lieux bascula dans le noir tandis que les couloirs envahirent sa vie.
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