dimanche 20 mars 2016

La pièce



La nuit où Lilith était visible dans le ciel, X quitta ses amis en plein dîner, prétextant des maux de tête, prit sa voiture, fit le trajet d'une traite. Au petit matin, il était arrivé là-bas, et la mer lui faisait face. Il descendit les quelques marches de grès, se planta au milieu du sable, tandis que la construction s'ébauchait.
Il attendit sur la plage. Il n’eut rien à faire. Il crut bien percevoir furtivement, dans le noir, les voix d’ouvriers qui chuchotaient en se passant les outils, et toucha même une main, mais personne ne lui adressa la parole, on ne lui demanda rien. En fait, fatigué de guetter les bruits, il décida de s’asseoir, trouva une chaise derrière lui, s’assit.
Les bruits s’estompèrent bientôt ; X n’entendit plus que la mer, et les sons qu’elle roulait encore des heures après - cris d’enfant, bruits froissés de chaussures dans le sable, et le crissement d’une voiture, tous ralentis et étendus à la limite du reconnaissable. Il s’endormit paisiblement sur sa chaise, sans chercher d’autre confort, puisqu’il était fatigué.
Au matin, la pièce entourait X, qui s’émerveilla : il frotta ses yeux derrière ses lunettes, s’étira, se leva. La chaise en reculant (il s’était levé trop brusquement) tomba en faisant résonner le vide. Il marchait pieds nus. Il chercha ses chaussures mais ne les trouva pas. Il voulut avancer vers le sable mais le sable, sans s’éloigner franchement, restait toujours à distance de ses pieds, ses pieds semblant improviser le sol à mesure qu’il avançait. Cela ne gêna pas X, qui s’en sentit inexplicablement soulagé. Ce n’était d’ailleurs pas la seule particularité remarquable de l’endroit : comme il l’avait observé tout d’abord, la pièce semblait immense mais néanmoins, s’il avait dû évaluer la place qu'elle prenait sur la plage, il aurait dû convenir qu’elle n’en occupait qu’une infime partie, car de part et d’autre des parois translucides on avait la même vue, à quelques mètres près, sur le paysage.


X n’avait rien gardé de sa précédente vie : même les maux de tête, qui l’assaillaient souvent, avaient disparu. Quand il fouilla les poches de sa veste pour trouver ses papiers, ceux-ci étaient délavés. Son nom était devenu illisible, X accepta d’oublier. Ce fut bien plus facile qu'il ne pensait.
Les journées couraient ainsi. Il se sentait à sa place, anonyme, seul, invisible à tous et pourtant voyant, décryptant, observant.
Il y avait un lit, mais il préférait s’assoupir sur sa chaise, tentant de reconstituer des heures durant, d’après les sons que la mer charriait toujours, les visages et les mouvements des personnes qui vivaient dehors. Bientôt il devint expert à ce jeu, et, s’il fermait les yeux, il pouvait associer immédiatement un visage et une histoire aux voix qui arrivaient jusqu’à lui, sans faire d’effort d’imagination. Quelquefois il se prenait à penser qu’il devenait aussi grand que la mer, que lui aussi charriait les échos de vie d’autrui, et c’était sa destinée de concurrencer l’océan.


X, à force d’habitude, oubliait parfois qu'il était au beau milieu d'une plage : il faisait sa vaisselle ou se renversait sur sa chaise, et c’était une vie normale d’homme esseulé qui reprenait ses droits. Puis des gens venaient promener leur chien. X redoutait le moment où ces personnes croiseraient son regard - ne s’apercevraient-ils pas d’un renflement dans l’espace, d’un reflet ? N’entendraient-ils pas son souffle ? - mais il ne se passait rien : ni les chiens, ni les humains ne s’arrêtaient. X aimait à contempler leur passage dans l’espace déformant des parois. Les corps s’étiraient, leurs formes s’allongeaient, les visages devenaient spectraux à force de se distendre. Satisfait, il retrouvait sa chaise, préparait du thé avec la bouilloire qui se trouvait là, cuisinait des restes de spaghettis avec un appétit tardif - la faim ne le prenant que tard dans l’après-midi, vers seize heures - et retournait à son poste d’observation.
Quand il n’y avait plus rien pour le distraire, il observait la marée. Ce spectacle ne le lasserait jamais, pensait-il. Chaque fois, quand la mer montait, gagnant grain à grain, la peur lui prenait qu’elle ne s’attaque à la Pièce - et si elle passait sous les parois? Si la pression gigantesque de la houle fissurait le verre ? Mais la mer recouvrait tout sans rien détruire. La Pièce l'accueillait comme une vieille amie, la mer épousait ses arêtes droites sans se plaindre. L’écume courait sur le toit, le ciel se troublait, il regardait le monde bouillonner, le sable voleter comme la neige dans les boules rapportées de villes étrangères. Puis la mer se retirait, et toute vie avec elle ; tout s'allongeait, alors il s'endormait enfin.

Quand la mer enfin le lassa, X passa ses jours à observer les plantes. Il y avait quelques plantes dans la pièce, sans doute placées là pour l’occuper durant l’éternité qui l’attendait. Des espèces différentes, certaines grasses et d’autres légères, sans doute parce qu’on n’avait pas pris le temps ou pas pu se renseigner sur ses goûts précis, et qu’on avait mis là ce qui serait susceptible de lui plaire, selon quelques vagues indices contradictoires et glanés rapidement. X. ne pensait pas aimer les plantes, ni même qu’il remarquerait qu’il y en eût près de lui ; néanmoins elles arrêtèrent son regard - sans doute parce qu’il n’y avait pas grand-chose à voir, et qu’elles étaient les seules choses vivantes dans son entourage à part lui-même - et il se prit de curiosité pour elles. Il les observait longuement, assis sur la chaise. Leur vert était différent, remarqua-t-il d’abord : chaque plante avait sa nuance. Les feuilles épaisses arboraient le vert le plus sombre, comme laqué de plusieurs couches par un peintre soucieux d’atteindre le vert le plus proche du noir, sans sortir de la couleur ; au contraire les feuilles les plus légères présentaient un vert limpide, un vert de lentilles d’eau, d’émeraude parfois, un vert si dépouillé de lui-même qu’il n’en était plus que l’idée. Quelquefois la lumière s’absentait de ces feuilles légères, comme par caprice ; alors leur vert semblait pesant, affadi. Leur âme s’éclipsait, et il se tournait vers le sombre des feuilles épaisses. Il touchait ces peaux froides, quasiment des cosses sans fruit, les prenant entre son pouce et l’index et les lissant dans un mouvement continu et patient. La feuille devenait de plus en plus feuille ; ses gestes ne visaient pas à aplanir ses défauts, ni à unifier les teintes : simplement, il vérifiait cette présence, qui ne lui était rien jusque-là, simulant du bout des doigts le parcours d’une sève invisible. Le soleil revenait, sorti de sa bouderie, et reprenait son travail mystérieux auprès des feuilles légères, le surprenant dans son étude.  

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